Margareta Curtescu, des cordes du vécu, sur les touches de l’écriture

Abstract
This article represents the afterword’s text to the volume of poetry Margareta Curtescu, poèmes obliques, Vinea Publishing House, Bucharest, 2015, translated into French and launched at the Paris Book Fair. Throughout the book, which is a selection of all the author’s volumes previously published, an unmistakable lyrical identity is emphasized. The utterance’s authenticity of the own affective itinerary and the consciousness of the bookish naturally intertwine, the reverberations of the sincerity and the culture are being completed. An indoubitable structural refinement, an organic discretion is always associatied with the creative act. The fears, the emotional declines, the feeling of defeat, the awareness of the existential derision, „the torments” of the writing etc. are attenuated in states of melancholic reverie, are subtilized in expressions with soft reliefs.
Keywords: Margareta Curtescu, the Romanian literature from Moldova, poèmes obliques.

La poésie de Margareta Curtescu n’est pas une poésie de la crise ni dans les profondeurs du vécu, ni dans ses surfaces textuelles. Omniprésentes et structurales, l’angoisse, la mélancolie, les douleurs et les frayeurs n’affichent jamais des expressions pathétiques, des tons grandissants ou des transpositions agoniques. Les éventuelles aspérités sont constamment aplanées grâce à des états d’âme propices à la conciliation intérieure, ainsi qu’à l’ajustement expressif. On remarque, tout au long du livre, une identité lyrique singulière où l’authenticité du récit du propre itinéraire affectif et la conscience livresque s’entrelacent naturellement, où les réverbérations de sincérité et de culture se complètent. Un raffinement structural indubitable, ainsi qu’une discrétion organique accompagnent en permanence l’acte créateur. Les peurs, les décadences émotionnelles, le sentiment d’inanité, la conscience du dérisoire existentiel, les « supplices » de l’écriture etc., se diluent en états de rêverie mélancolique, se subtilisent dans des expressions aux reliefs duveteux.

La première partie du livre, intitulée «clouée dans les agrafes de l’espoir», se propose une poésie d’ambiance aux légers tâtonnements de mémoire, aux notations délicates, aux impressions fugitives. L’attitude lyrique dominante est celle de la réclusion, de l’enfermement à l’intérieur du soi du flux souterrain de l’angoisse. Le relief intérieur se projette dans des espaces brouillardeux à la géographie fluctuante, où l’on «ressent/ le tremblement humide des êtres/ fluides et glissants», où «tout coule tout / change» et où flotte le néant. Le passé est assumé au niveau sensoriel: «tâtonné», «palpé», «caressé», «entendu» ou «respiré». Les visions se construisent par la reprise brodée monotonement des mêmes états et décors qui comblent les vides de l’être.

La poétesse écrit sur elle-même, elle se fixe dans le texte, elle inscrit sa propre personne à l’intérieur du poème: «ensuite que tu rentres aussi dans ce poème tout simple/ comme un nourrisson/ que tu écartes des épitaphes/ et que tu redeviennes/ celle que tu étais lorsqu’ils s’aimaient/ les mots comme des vestales/ dans un champ tout blanc/ par un temps dénudé et/ inoffensif». L’angoisse vient aussi de l’incapacité de transmettre l’expérience vitale par des mots appropriés, des coïncidences avec l’état d’âme. Cette «saison de la tristesse» de l’angoisse existentielle et de la solitude de l’être a déjà suffisamment été évoquée dans l’espace et le temps poétique, en ralentissant l’exercice d’authenticité: «geste inutile le tâtonnement/ de cette saison/ on sait tout depuis bacovia/ en ville/ un surplus élitaire il y a trop/ d’affiches avec n’oublie pas qu’il va neiger/ et nous serons/ heureux/ les gnostiques marchent la tête dans/ les nuages ils prononcent des discours sur/ la mélancolie des chats/ comment vas-tu ?/ les dieux terribles ont cassé depuis longtemps/ leurs coquilles/ ils en pavent maintenant/ la chaussée/ le sous-texte se promène dans les trolleybus/ un passager passible/ d’amende». La prééminence du livresque sur l’authentique du vécu ne provoque pas de disfonctionnements profonds à l’auteure, la condition post-moderne qu’elle assume lucidement ne lui cause aucune rupture ou convulsion au parfum apocalyptique, mais seulement de légers regrets. Les cordes du moi résonnent toujours avec délicatesse, le soin de ne pas exagérer, de ne pas compromettre la poésie avec des avalanches altérées de subjectivité, aux effets centripètes, maintient le discours dans des formes concentrées, en vers à la coupe précise, avec de subtiles allusions et des références littéraires.

Pour bénéficier des libertés de la prose, les vers du compartiment suivant, «de simples blues», éprouvent le besoin d’extension dans la largeur de la page. Leur rythme change aussi, rappelant la fluidité, les lenteurs et les cadences obsédées du blues. Cette expérience de fusionnement syncrétique attire un certain lecteur qui pourra se délecter de toutes les subtilités, du raffinement, des effets lyriques que présume ce genre de texte, aux synapses entre la poésie et la musique, entre l’existence et la littérature. Ce texte exige des lectures capables de déguster les accords sympathétiques et les entrelacements textuels, de percevoir la subtile géométrisation des voix et des états qui s’entrecoupent, interfèrent, coexistent.

Ainsi, les poèmes-blues «chantent» les tristesses féminines, dévoilant polyphoniquement des états d’âme et des thèmes de réflexion personnels. Les visions sont intériorisées, tournées vers le soi qui se dénude dans un journal des ressentiments aigus et des ajustements esthétiques libérateurs. Une voix résonne nostalgiquement et nous porte «dans une halle bondée de souvenirs». Les sensations et les états «d’un autre millénaire» reviennent abasourdis et difformes, comme dans «un brouillard laiteux» au milieu de la nuit ou à une heure matinale. Les séquences rétrospectives accumulent des images, superposent des sensations, corrompent. «Les signes d’un temps gluant le souvenir d’un tremblement de feuilles» retrouvent difficilement les mots justes, pour gagner un contour esthétique: «te parler de moi et m’évoquer pendant que les tropes s’écroulent et volent autour de moi des mots simples c’est tout ce que je désire». L’exercice des mots est un «jeu tactile», à la recherche des «l’intimité désirée», du vécu authentique. La poétesse palpe «l’écran du passé», cherchant à retrouver, par le rituel de la confession, son identité. En même temps, la peur des sincérités «imprudentes», «dénonciatrices» détermine un langage littérarisé, à «l’harmonie des fibres de coton apprêté».

A côté, une autre voix évolue piano avec des méditations «en impondérabilité» au sujet de la futilité de l’homme dans l’univers, du sentiment désolant de solitude, de l’ennui et de peur de la mort («le roseau de pascal»). Le poème constitue un remède pour ces «fantômes» du conscient, une modalité de reconstitution intérieure: «c’est ici que se trouve le nid du temps et des pensées éthérées c’est ici que le parfum d’épinette te remplit la mémoire et tu te revois tapant au portail du palais la nuit pluvieuse les souvenirs de toi te renouvellent tu ne hais par exemple plus comme hier ton silence en spirale ni le calme du flegme» («marine»). L’intériorité est une dimension fragile, transitoire et unique de la personnalité: «il y a trop d’espace entre les cœurs des différences d’attitudes j’ai dépassé cette page aux regrets je traverse les eaux calmes// dans la rue bucovine des tas d’ordures alignées comme pour une parade de vieilles maisons cachent des anamnèses aux murs ornés de photos de mariés démodés des messieurs en cravate des dames aux cheveux bouclés» («en attendant le solstice d’hiver»).

Une troisième voix pleure saccadée les désillusions féminines, en alternance avec des tonalités élégiaques, des sons liturgiques, qui ressuscitent des visions extatiques sur des «espaces duveteux». Peu à peu, la musique se remplit de confessions voilées, de messages sensuels. L’hypostase la plus audible est celle qui célèbre la maternité, avec des apogées d’immense amour, jusqu’à la destruction de soi, envers l’enfant. Cette force colossale tire sa sève de l’océan des contributions féminines, le sentiment de maternité réclame des intermédiaires et des glissements dans le passé: «irènes zenobies maries souvenirs d’un autre millénaire mon sang tressaille/ à l’aube le ciel/ est une palette au rougemauvebleuâtre de l’autre côté c’est toi ma mère/ vous êtes toutes des mères avec vos nourrissons dans les bras » («souvenirs d’un autre millénaire»).

Le thème de la création de la poésie revendique fermement sa place dans cette composition poétique-musicale. Le motif de l’effort arghézien est repris quasiment dans chaque poème: «je creusais dans un mot jusqu’au sang», «j’écrivais comme si j’avais griffé dans mon propre cœur les marques d’un temps gluant», «je baisse mes bras/ d’impuissance le jour a fissuré mon poème je reste au lit sans espoir on ne peut plus rien/ refaire» etc. Rien n’est simple sur le terrain de la poésie, car «tout a été dit depuis longtemps». Les crises de création sont inévitables, elles génèrent «un déficit de connotations». La langue est un instrument commun, une convention, tandis que le moi intime est unique, et, par conséquent, «la sincérité aussi bien que la métaphore est une licence poétique utile et pas seulement dans les autobiographies».

Le dernier compartiment du volume, «l’amour autrement», accomplit une parfaite conscience du langage. Margareta recourt à l’autoréflexivité et aux formes de la méta-littérature, ainsi la poésie se retourne vers elle et contemple lucidement sa propre composition. Son identité lyrique se profile grâce à l’insistance de promouvoir une motivation viscérale de l’écriture. L’écriture est une «crise de nerfs une démarche de somnambule à travers les choses un regard lancé dans l’air muet» («remède»), c’est une tourmente impuissante «entre ciel et terre», une conquête de l’obstination des mots: «que j’affronte le jour avec tous ses mots et ensuite que j’écrive un poème comme une loque sur mon corps nu» («un poème comme une loque»). Le poème est un exercice d’assemblage des mots, de leur moulage sur un corps vivant: «je n’effacerai rien du poème qui s’assemble timidement autour de mon corps» («l’hiver des agneaux»). La souffrance vient de la fragilité des sens qui ne se laissent pas assembler en mots, qui se dispersent dans le désordre fin de l’innocence: «je n’arriverai jamais à écrire le livre informe de la pluie sur ses traces je marche au visage tiré mimant le sourire car entre les choses et leur écriture il existe un chemin enseveli d’un brouillard laiteux dont je sors toujours différente» («pluie de weekend»). Le relief des poèmes trahit de plus en plus visiblement le côté corporel-viscéral: «mon poème ressemble de plus en plus à un malade qui a rêvé d’avoir écrasé la mort comme une grappe de raisin vert et de s’être levé tout seul le lendemain» («poème du soir»).

«L’amour autrement» réunit des inventaires de sensations, de perceptions et de fantasmes dans une toile sinueuse de mots qui trahissent les efforts de la poétesse de se découvrir dans les miroirs luisants de la littérature, de se retrouver dans un monde pluriel des discours. Le cycle de poèmes «italiques» est dédié notamment à cet itinéraire évocateur de la poésie consacrée. Il s’agit de quelques textes qui constituent un journal avec l’inscription des états d’âme, des sensations, des pensées du temps d’un voyage dans les villes italiennes de Bolzano, Palerme, Vérone. Le parcours psycho-sensoriel se superpose ici sur la relecture de la poésie de Dante et, implicitement, de l’histoire de la poésie et de la culture: «sur la place dante au moyen âge gravé sur le cerveau je me voyais d’un regard oblique vêtue de jeans et de cette banale camisole en lin avec le parapluie vert au-dessus de ma tête j’apparaissais comme un petit être minuscule reniflant les traces du passé// il pleuvait finement mais tu ne cessais de me gâter avec des histoires vraies avec des escaliers en colimaçon des cercles de l’enfer avec la tour d’où IL contemplait la còmedia sur l’ermitage des calliges// tu parlais au passé celui qui montait cet escalier ne revenait plus jamais disais-tu et moi la condamnée je montais ses marches au présent// je n’oublierai pas que tu portais dans tes mains mon silence-même là où le moyen âge flottait comme un brouillard au-dessus des ruelles et des balcons comblés de fleurs il montait jusqu’au sommet bombé du dôme ou de la cathédrale santa anastasia s’étalait jusqu’à castelvechio traversait la rivière et arrivait au théâtre romain » («sur la place dante»). Le regard oblique du passé, le souvenir volatile de l’atmosphère, le glissement sur les surfaces «indifférentes de luxe» des édifices de la culture ancienne atténue, apprivoise et exorcise les fantasmes et les obsessions angoissantes.

La poétesse, qui rejette la littérature («je sens la littérature et cela me déplaît») – se suffocant dans le «sarcophage» de la culture et, en même temps, étant forcée à fixer dans le poème le vif de ses sensations, la tourmente de ses pensées, le fluide existentiel – paraît toutefois accepter la solution de l’écriture en tant que forme artificielle de survie: «la poésie, je pensais qu’elle allait me tuer/ un jour». Son option indique un pacte ontologique et, en même temps, thérapeutique: «j’écris ce poème et une incontournable odeur de vie se lève de partout dans cette nuit où le temps frémit ses ombres près de nous en tapissant l’obscurité// un poème sur moi et toi enfermés dans une crypte vitrée où entourés de mots nous écoutons leur histoire d’amour jusqu’à nous transformer en ombres captives qui s’agitent s’agitent dans le vide tourmenté et comme deux traces de vie nous absorbent les neurones des mots// j’écris ce poème et je sens la palpitation de ton cœur me devenir un simple souvenir les spasmes de tes muscles se pétrifier comme atteints d’un rayon noir et la caresse de tes mains ah cette caresse au frémissement de velours qui s’affine et se transforme en une sorte d’oubli apprêté » («comme une crypte vitrée le poème»).

La transmission des expériences liminaires, placées entre l’état d’âme, le livresque et l’acte de l’écriture, s’étale dans des vers aux vertus esthétiques incontestables et captivantes, pareils à une symphonie polyphonique, sonorisée par un orchestre dont les instruments définitoires sont les cordes du vécu et les touches de l’écriture.

 

Traducere din română de Victoria Sicorschi,
Aix-en-Provence, France

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