Radmila Popovici: la poétique de l’intima(tum)

Abstract
This article represents the afterword of Radmila Popovici’s book Iseult arrive (Bucharest, Vinea Publishing, 2015), launched this year at the Paris Book Fair. The poetry of Radmila Popovici is an autoscopic, interrogative and problematizing one. Being interiorized, the poetess has examined with the entire requirement the inner forum, has exiled herself in the inner deepest galleries in order to explore and rediscover the being in her most unpredictable contortions.The intensity and the climax characterize the depth layers of the poem, written at the highest level of the feeling. Involved in the drama of his own initiations, the lyrical ego pursues with dozens of pairs of eyes his steps and notes with trepidation his states.The hypertonia of the feelings moves all the joints of poetry. At the same time, the depths of a warm and bright humanity tempers the states of maximum excitement of lyrical ego. The femininity, rediscovered in each verse, has an irresistible power of personification of the universe, of humanizing and healing everything is touching it.
Keywords: self-reflexive poetry, alertness, strength, femininity, corporeality.

Intimatum marque une nouvelle étape dans la lyrique de cette poétesse réputée de Chisinau, une nouvelle vision du monde, un rythme et un langage inédits, fondés sur toute une gamme d’émotions et de musicalité, à retrouver d’ailleurs dans tout son parcours poétique.

 

Une impétuosité du soi

se fait jour dès les premières pages du recueil, la fougue d’un moi pris dans des combats interrogatives, dans les spasmes des contradictions. Introspective, exigeante, la poétesse descend dans son tréfonds, s’exile dans ses galeries intimes afin d’explorer, de redécouvrir les contorsions assez imprévisibles de son être.

L’intensité et le climax caractérisent les couches profondes de cette poésie écrite sur les marches du haut de la sensibilité sous l’emprise d’un « extase fluidifiant du déchirement / du soi». Il ne s’agit pas d’une dictée qui élude la conscience. Radmila analyse, interroge, installée dans un état (peu confortable) d’alerte maximale, aux sens frémissant, pour surprendre les brises qui bercent sa vie située à « quelques centimètres seulement de la mort ». Les connexions sont placées toutes sur le tranchant d’une affectivité extrême : « mes oreilles / pendent / antennes / attentives à un fil / d’araignée / je les entend / en train de siroter le murmure / de mon toucher / si fragiles que / j’ai peur de prononcer / le mot silence. » Dans les poèmes de Radmila la vie est animée aussi par le cœur que par le cerveau, deux boussoles nécessaires pour sonder et définir l’être. Ses états d’exposition sont exhibés à l’arrière-plan d’un moi détaché, avec des images à tour de rôle diaphanes, frustes ou nerveuses : « et toi ma gorge tu t’es diminuée / tel un roseau permets-moi / de te dire qu’il y a quelqu’un / qui veut être / ton foulard rouge / cramoisi chaque fois que le froid de la mort / s’empare de toi. »

L’on découvre souvent dans les pages du recueil un imaginaire scintillant, doué d’une métaphysique ayant ses sources dans la crise, dans la contradiction. Alors les figures de prédilection sont le paradoxe et l’oxymore : « univers agenouillé devant / le grain de sable cœur / fleurissant sur le javelot / toi moi point / à la ligne. » Ou bien « dans la forêt aux arbres / poisseux le miel / engloutit ses abeilles / les abeilles avalent leurs / dards / qui grandissent / piquent l’air effrayé / l’air crie nous / l’ingurgitons / la forêt reste médusée. » La métaphore, révélatrice selon Serban Foarta, jouit d’une fonction ontologique et dévoile une métaphysique propre de l’initiation dans et par l’amour : « j’extraie de tes doigts / de l’huile d’olive / je ne laisse aucune goutte / s’envoler / au hasard / j’oins mes tempes / mes lèvres mordues / mon cou les vagues de ma poitrine / avant / l’orage. »

Engagé dans l’aventure ou plutôt dans le drame de ses propres initiations, le moi lyrique suit de ses nombreuses yeux les pas, note les frissons ses états. Le corps, « affreusement vivant », la « révolution du sang », « l’âge qui brûle dans ses tréfonds » constituent les marques d’une ardeur mémorable. L’hypertonie des sens met en marche tous les ressorts de la poésie. Un moi lyrique vécu au maximum ne s’appartient plus, il déborde : « je me serre dans mon poing / si fort que mon sang / jaillit parmi les doigts. » Et sous le coup de l’autodafé il exclame : « je lève les mains / j’inspire l’air / ulcéreux / je serre les yeux / si fort qu’ils me descendent / aux genoux // alors / je m’agenouille / je me déhanche / soudainement / j’empoigne mes reins / et je hurle je hurle / prends-moi prends-moi. »

Dans ce programme d’initiation au labyrinthe de l’âme le moi lyrique explore aussi ses alternatives. « Je suis » glisse dans la mise en scène du scénario initial l’alternative de « j’aurais (été) ». L’état de tension provient de la potentialisation implosive, du mot non encore né : « je suis mère de tout hasard / qui ne s’est fait jour / encore. » La vision du discours conjonctif se nourrit des êtres à venir (nous aurons des gémeaux) et des trépassés (Liliana, sa sœur). Si lors des recueils précédents le moi lyrique était connecté à l’histoire d’une biographie, dans Intimatum on retrouve une vision approfondie de ce monde qui rencontre les suggestions de l’au-delà, ce qui crée des images brillantes : « la mort chante longuement / telle une jungle / en flammes. » Rien d’effrayant dans le territoire des ombres. La féminité et la tendresse « apprivoisent » les ténèbres et rendent les morts au circuit agité de la vie. Dans les moments les plus difficiles les morts se montrent pour apaiser le feu du cœur avec les remèdes de la terre. L’intrusion de l’élément funèbre s’estompe devant les souvenirs de l’enfance, qui rassérènent cet espace de tristesse, qui lui offrent en compensation l’imaginaire : « grand-père / je rêve de toi / tu m’envoies en rêve / des lettres comme jadis / des lettres longues / en vers / lettres sans écriture / lettres pour tous les / âges / pour tous les paupières / et lorsque je n’en reçois aucune / tu me dis demain / je la posterai demain. »

 

Une poétique du corporel

L’acte d’initiation sous-tend aussi la redécouverte du corporel. Le contenu sensoriel jaillit de tous les membres du corps : « ma bouche est / pleine / le sable crisse / sous mes dents / les papilles de ma langue / saignent // je le sens / davantage dans mon pharynx / dans mon larynx dans ma trachée dans mes bronches / dans mes poumons. » Chaque organe ressens un trop plein de vie, chaque perception physiologique, ce qui approche la transcendance. Les yeux, les bras vivent leur drame humaine profond, périssable et fragile, quoique bien connectés à l’horizon de l’esprit. La force d’une sensibilité douce et lumineuse imprègne plusieurs textes du recueil. La féminité, à découvrir dans chaque vers, a le pouvoir indestructible de personnifier l’univers, de rendre humain tout ce qu’elle touche. Les tribulations d’une réceptivité hypertrophiée attirent harmonieusement les créatures de la terre : « je me balade autour du lac / les écureuils cherchent / leurs noisettes / les chiens vagabonds / m’entourent soldats excités / les poissons brisent / la glace jaillissent de l’eau / et gèlent dans l’air / et s’accrochent à mon corps / comme des points / d’interrogation / je sombre. »

L’imagination affective de Radmila est d’une flexibilité admirable. L’émotion disloque le corps – ses éclats (organes, formes, mesures différentes) résonnent, polyphoniques, dans la voix du Tout. Les yeux, les mains, les seins (surtout les seins) vivent intensément la tension de ce Tout et s’adonnent à des gestes symboliques, inhabituels. Les yeux s’entredévorent, les doigts aussi, « mes seins échouent / sur les vagues de la respiration. » La dérégulation rimbaldienne des sens constitue le moyen parfait pour radiographier en profondeur le moi. L’âme s’exprime par les gestes du corps, le corps devient une arène de combat ou un espace de danse. Dans les recueils antérieurs de Radmila Popovici le sens principal qui filtre la réalité c’est l’œil avide d’enregistrer attentivement le monde alentour. Un œil serein et candide d’enfant qui habite le corps d’un adulte. Dans Intimatum l’œil n’est plus apollinien car éloigné de son orbite par la tension intime. Par conséquent, il se multiplie, se dilate et se fond dans d’autres organes. « J’ai hurlé de / tous mes yeux / à la fois » c’est une de ses manifestations néo-expressionnistes. Le tumulte intérieur affile les angles des mots, le discours se déroule avec nerf, la vision devient paradoxale, et aussi sa force de suggestion. L’euphonie, qui dans ses autres recueils caressait l’oreille, se dévoile ici en contrepoint, la musique embrasse le cri. Sous l’ondoiement mélodique des sens, devenus acoustiques, l’organe-instrument qui réinstalle la sensibilité apollinienne, en concurrence avec l’œil, c’est le sein. Dans plusieurs poèmes la sensibilité se retranche dans l’intimité, dans le profond, au sein, près du cœur. La lave fondue de l’émotion rend la pensée douce et calme. La féminité se drape dans un contenu de symboles mythiques, qui transforme l’univers entier en un acte de générosité. Ainsi rendue mythique, l’image de la femme mue le temps même en un flot lactescent : « les clepsydres / se vidaient / l’une après l’autre / telles les bouteilles / de lait / dans les bouches / des nourrissons. »

La vision corporelle de cette poésie ne verse jamais dans le trivial. Elle a tout le temps la mesure de la décence, une sorte de « conservatisme d’ordre moral » (Grigore Grigurcu). Dans la poésie de Radmila l’amour comprend la volupté du corps, l’union des cellules, le « baiser des os » (Nichita Stanescu) (« ma chair vêt / tes os / encore verts / qui tombent si bien / sur mon corps »), mais aussi l’ascension platonique vers la sphère des idées (« pénètre jusqu’au fond / de ton regard / mes yeux tu vois / je te porte / comme une vague / un canot en ébène / plein de tes os / de toutes tes / morts. » La sensibilité intense, douloureuse, excité, de « molaire exhibée » devient « arythmie » et galopade « de mon sang / d’une chambre à l’autre / et son jaillissement / par le nez / par la langue / qui m’appelle / en oubliant à jamais / la nature statique / des vivants / et ta morsure / fatale. »

S’agit-il d’invoquer l’homme aimé ? La mort ? La poésie ? Cette poétesse « voit énormément, vit monstrueusement ».

 

Traducere din română de Oliver Martin-Grâce, Paris

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